Le yaourt, une langue d’avant les mots
Faire du yaourt, c’est chanter une mélodie avec des sons qui ressemblent à des mots, souvent un anglais imaginaire, en attendant les vraies paroles. Beaucoup de musiciens le font pour caler la mélodie. Moi, j’y trouve autre chose.
Je chante en anglais parce que je préfère le son de l’anglais avec ma voix. Mais je suis française, je ne pense pas à 100 % en anglais. Alors les mots arrivent à moitié, mélangés à du yaourt, et c’est justement là que ça devient intéressant.
Tell Me, au piano
Tell Me est la première chanson que j’ai écrite, en juillet 2015. J’arrive devant mon piano, je pose les premières notes, et tout de suite le refrain sort tout seul, avec sa mélodie. Le couplet, je l’ai déployé après.
« Tell me in my mind, hold me at your side »
— Tell Me
Les paroles viennent direct. Je suis en train de créer la musique, tout n’est pas encore là, mais ça arrive. Mes doigts trouvent leur chemin sur le clavier, le couplet vient se poser autour du refrain, et à un moment il a fallu que je prenne une feuille. J’étais à côté de mon piano, les doigts sur les touches, et en même temps j’écrivais les mots.
Pour Tell Me, je n’avais même pas de dictaphone à côté de moi. Mais il n’y a pas une seule façon de faire. J’ai tout un ensemble de manières de garder une chanson, et chacune a sa raison.
- Le piano. Je pose les premières notes et la mélodie arrive avec ses premiers mots. C’est là que tout commence.
- La boucle. Certaines mélodies, comme Tell Me, je les tourne en boucle jusqu’à ce qu’elles soient ancrées dans ma tête. Celles-là, je ne les perds pas.
- La feuille. Quand les mots arrivent vite, je les écris à côté du piano, les doigts encore sur les touches, pour ne pas casser l’élan.
- Logic Pro. Si la musique vient d’abord, je m’enregistre directement dans mon DAW. Je travaille surtout sur Logic Pro, j’utilise aussi Pro Tools, et sur scène, en concert, c’est Ableton.
- Le dictaphone. Une mélodie qui passe dans la tête s’envole vite. Je l’attrape avec le dictaphone de mon téléphone, juste pour me rappeler de mon yaourt.
Le sens déjà caché dans le yaourt
Ce qui est complètement dingue, c’est qu’au bout du compte, le sens de la chanson est déjà dans le yaourt. Les mots-clés apparaissent, et de temps en temps une petite phrase entièrement construite.
Ce n’est pas juste du yaourt pour placer la mélodie, comme beaucoup le font. Inconsciemment, je cherche aussi des fins de phrase qui sonnent, comme des vers. Et quand je réécoute, ce que je vais raconter dans la chanson est déjà là.
D’où ça vient ? Je me laisse aller, je vagabonde, et les mots viennent avec le feeling de la musique. C’est comme si ça venait de moi, et en même temps comme si c’était suspendu, comme si quelque chose d’extérieur passait dans mon esprit et me faisait sortir ces mots-là.
« C’est un truc magique. »
— Maria
Le combat entre le son et le sens
Ensuite vient le travail. Je garde souvent des mots du yaourt tels quels, parce qu’ils sonnent exactement comme je veux. Pour les autres, je me bats pour que le sens tombe juste sur la note ou sur le contretemps.
Je peux tourner en rond pendant des heures. Si une rythmique me plaît, je cherche jusqu’à trouver les mots qui vont aller juste sur le son, au bon moment.
Qui gagne à la fin ? Ça dépend. Si le mot sonne trop bien, c’est lui. Si le sens compte plus, c’est le sens. Et parfois tout part d’une idée, d’une envie de texte, avant même la mélodie. Là aussi on se bat, parce que ce qui est écrit d’un jet a du mal à rentrer dans la musique, et inversement.
My God, la magie qu’on ne refait pas
My God est un morceau de Drama of Life, pas encore sorti. C’est un morceau tellement intérieur que, si un jour je le sors, ce sera tel quel, même mal enregistré, peut-être comme un titre caché.
Il y a quelques mots qui ne sont pas dans le sens. Mais l’atmosphère est tellement là que le refaire n’aurait aucun sens. Parfois, ça ne vaut pas le coup de s’acharner à chercher la perfection, le mot juste, l’enregistrement parfait pour les plateformes.
Il y a des moments où un enregistrement magique se passe. C’est ça qu’il faut garder. Ce genre de morceau, je peux aussi le garder pour les personnes qui aiment mon univers.
La photographie de l’instant T
Au théâtre, tout bouge. Si tu veux changer quelque chose, tu le changes le lendemain, dans ta manière de jouer. En concert aussi. Un disque, une fois sorti, c’est figé pour toujours. Alors oui, ça fait peur.
Moi aussi, j’ai peur de sortir un disque. Sur You’ve Got the Face, j’aurais pu faire mieux, et je suis fière de comment il est sorti. Pour Regarde pareil, avec le recul, je ferais peut-être un petit peu différent.
Mais je n’ai jamais de regrets, parce que c’est la photographie de l’instant T. Il ne faut jamais avoir honte de cet instant-là. Un mot que tu aurais dû changer, un son que tu aurais voulu enlever ou rajouter, tant pis.
Il est sorti comme ça parce que c’était le moment.